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Une heure avant la nuit. ▬ Ivoire

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Valère Zepelin

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MessageSujet: Une heure avant la nuit. ▬ Ivoire Mar 6 Aoû - 18:54


    Il est si facile de plonger dans la mélancolie, de glisser dans les volutes troubles de la tristesse grise. Un petit rien suffit à vous retirer le soleil de vos jours - une petite contrariété au petit-déjeuner, une imperfection apparue sur votre teint pâle, une irrégularité dans le déroulement de la journée. Mais quand vous savez pourquoi vous êtes triste, le monde n'est pas si terne. Aux périphéries de votre champ de vision, si vous regardez bien, vous apercevrez encore quelques tâches de couleur qui n'attendent que de vous tirer de votre misère, qui en est dépourvue. Peu importe votre perte : elle n'est pas totale, puisque vous n'avez pas perdu votre précieux bien qu'est la vie. Vous avez de l'espoir, vous pouvez aller de l'avant. La lumière vous attend ; saisissez-la quand vous êtes prêt.
    Mais lorsque vous ne savez pas ce que vous ressentez, votre prison de fer vous semble imperméable. Pas de cause sur laquelle vous pouvez rejeter votre malheur ; au contraire, vous ne savez pas, vous vous accusez vous-même parce que vous auriez dû savoir. Parce que la tristesse est plus profonde, qu'elle semble métaphysique et collée à votre être. C'est un filet étroit, tissé du fil le plus fin, entravant les mouvements par son savant motif terne et répétitif. Vous n'avez pas la moindre lame pour couper le filet, votre couteau de volonté s'est émoussé avec la grisaille. Et vous êtes là, assis sur un piédestal déchu, au centre d'un univers de cendre, et vous ne savez pas comment faire pour vous sortir de ce mauvais pas.
    Bien sûr, pour la plupart des gens, il était normal que Valère fût triste : il avait perdu sa mère récemment, qui aurait pu conserver le sourire à sa place ? Cette perte le laissait plus ou moins orphelin, si on ne comptait pas le fait que son père ne pouvait jamais mourir. Personne ne l'attendait plus chez lui, à la maison en Estonie, à attendre patiemment son retour du camp, à construire avec lui une relation mère-fils privilégiée et stable, comme si aucune des deux n'allaient jamais mourir. Un modèle de sa vie s'était éteint, présageant ainsi des changements importants dans son monde. Valère avait une excuse qu'il ne saisissait pas. Lorsqu'il était saisi de ces instants de mélancolie assez forts pour le calmer et le rendre presque amorphe, aucune excuse ou bonne raison ne pouvait expliquer cela. On aurait pu chercher d'autres raisons, alors : son pouvoir, par exemple. Il était si triste de savoir quand allaient mourir les gens, n'est-ce pas ? Ce savoir restait attaché au visage de chaque personne qu'il rencontrait. Plus la date approchait, plus l'envie de confier ce secret devenait fort, pensait-on. Et cela n'empêchait pas son cœur de demi-dieu de pleurer lentement lorsque le jour venait. Valère n'était pas du tout ainsi. Tout d'abord, il ne pleurait pas la mort, pas même celle de sa mère : l'absence était plus douloureuse que la perte. Il savait qu'il la reverrait un jour, ainsi que son père, lorsque sa propre heure, qu'il ne connaissait évidemment pas, serait arrivée. En attendant, il devrait se passer d'elle. Tout le monde mourait un jour, et l'incarnation de son père était la mort, si bien qu'il ne pouvait se résoudre à voir la mort comme un événement triste. Comment maudire ou reprocher à la mort d'exister lorsqu'elle était à l'origine de sa propre vie ? Il n'avait donc pas peur de perdre les autres, et concernant sa propre mort, il craignait plus la douleur qu'il pourrait ressentir que la rencontre avec son père. Puisque la mort n'était pas négative pour lui, il en souffrait moins qu'il n'aurait dû. À la rigueur, le plus grand problème que lui aurait posé cette situation aurait été de se sentir étrange et anormal. Les autres pleuraient et souffraient de la perte. Pas lui. On le prévenait toujours à l'avance.
    Alors, lorsque Valère devenait un peu triste, il n'aimait pas qu'on lui ressorte les salades habituelles. Les « c'était une personne formidable » pour honorer la mémoire de sa mère, alors qu'on la connaissait à peine. Les « elle ne méritait pas de mourir si jeune » pour le soutenir. Les « un jour tu la retrouveras » pour le consoler. À quoi cela servait-il ? Valère s'y connaissait bien mieux en terme de deuil que la plupart de ceux qui voulaient le soutenir. Il devenait plus ombrageux lorsqu'on essayait de le consoler. C'était normal, car Valère avait besoin d'autre chose.
    Il avait envie de crier qu'il n'était pas triste car elle l'avait revu. Elle lui manquait seulement. Et surtout, il regrettait d'avoir ce pouvoir qui jetait une ombre sur sa vie - mais ça, qui aurait pu le comprendre ? Certainement pas ceux qui trouvaient ce don absolument cool.

    Quoi de plus déprimant que le coucher du soleil ? Valère s'était toujours senti à l'aise avec ces heures intermédiaires. Les périodes de transition étaient tellement plus agréables, car il n'y avait pas de rupture nette (c'est d'ailleurs la définition de la période de transition, si on y réfléchit bien). Il était né à ce moment là. Les couleurs envahissaient le ciel, mais la luminosité baissait, et au camp, Valère trouvait cela presque glauque. Il n'appréciait donc pas ces heures. Pourtant, il n'avait pas spécialement peur du noir, pas plus qu'il n'avait peur de s'endormir. En fait, Valère attribuait plutôt cela à une sorte de... vide intérieur. Le fait qu'il n'ait pas été ainsi avant la mort de sa mère ne l'avait jamais apprécié. Toujours était-il que Valère ne savait pas ce qui le perturbait, et qu'il ne trouvait aucune raison à son goût.
    Le soir, après le repas, il se retranchait donc son coin. Valère disait qu'il en avait besoin pour faire un peu de tri dans sa tête, notamment à cause de son pouvoir. Il emportait avec lui le carnet où il notait les dates de mort, pour confirmer son excuse. Il ne s'en servait pas, même si le fiat de réfléchir à son don faisait partie de son programme. Il se demandait toujours s'il devait un jour essayer de faire mentir les dates, ou de prévenir les autres pour qu'ils puissent s'y préparer - non ceux qui mouraient dans quelques années, mais ceux à qui il ne restait pas beaucoup de temps à vivre. Peut-être pourrait-il leur rendre service. Cela valait le coup d'essayer.
    Ce soir-là, Valère ne se rendit pas compte qu'il était resté trop longtemps. Habituellement, il n'y passait pas plus d'une demi-heure, assis sur les marches du bungalow, à ressasser sa vie dans les moindres détails. Au bout d'un moment, la pierre se faisait froide, ou il s'ankylosait, et il fallait alors se lever pour se replonger dans la vie. Comme avant. Mais pas ce soir. Une noirceur particulière s'était emparée de lui sans qu'il ne s'en rende compte. Il n'avait pas conscience d'avoir regardé rétrospectivement pour la troisième fois déjà son arrivée dans le camp lorsqu'il entendit des pas légers derrière lui. Il savait à qui ils appartenaient, car ils étaient aisément reconnaissables.
    « Je ne suis pas d'humeur. » s'excusa Valère, qui pensait qu'Ivoire allait lui proposer de se bouger un peu.
    Mais l'adolescent ne s'attendait pas à voir le ciel aussi sombre. Coupé dans son élan, le temps reprit son emprise sur lui. Tout penaud, il prit la peine de s'expliquer :
    « Quoi, c'est déjà la nuit ? »
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